Les personnes qui me contactent avec le projet de faire écrire leur biographie partagent souvent les mêmes inquiétudes. Et si j’oubliais des choses ? Et si ma version des faits n’était pas tout à fait juste ? Certains s’inquiètent de ne pas savoir raconter dans l’ordre, de ne pas savoir par où commencer.
À ces questions, j’aime répondre avec les mots de Gabriel García Márquez, qui écrivait que « la vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient ». Car la mémoire n’est pas une archive fidèle et ordonnée — c’est un organe vivant qui recompose, interprète, donne du sens…
Accueillir la mémoire telle qu’elle vient
En tant que biographe, c’est avec cette matière vivante de la mémoire que je travaille.
Plutôt que de contraindre la parole dans un questionnement directif, de type journalistique, il m’importe de laisser à la mémoire sa liberté : laisser le fil se dérouler, pour laisser les images surgir, les liens se créer, les émotions apparaître.
Mais ce que nous livre la mémoire, cette matière vivante, mouvante et parfois dispersée, ne peut pas être simplement retranscrite mot à mot. Elle doit être retravaillée pour devenir un texte fluide et structuré.
Un long travail invisible
Ce que mon client vit comme une conversation fluide représente donc pour moi le point de départ d’un long travail solitaire. C’est pourquoi, pour chaque heure d’entretien, il faut compter entre neuf et dix heures de travail : réécoute, transcription, organisation du récit, recherche du fil narratif, écriture, révisions… sans oublier la mise en page et la conception graphique du livre.
Ce travail invisible d’organisation de la parole est au cœur même de mon approche. Il s’agit, en quelque sorte, de « relier les points » pour faire émerger une image cohérente. Recomposer — non pour transformer ce qui est dit, mais pour permettre à cette parole vivante de devenir un texte lisible, sensible et transmissible.
Traduire sans trahir
Mon travail est, en un sens, un travail de traduction de la parole en texte écrit. Et ce travail demande d’être attentif à ne rien trahir, même au-delà des mots eux-mêmes : la voix, le rythme, l’émotion parfois… Le lecteur doit reconnaître, page après page, la voix de celui qui se raconte.
Ceux qui me confient leur histoire me disent souvent qu’ils ne s’attendaient pas à ça — à ce que leur vie, mise en mots, prenne cette forme-là. Qu’elle leur revienne ainsi, à la fois reconnue et nouvelle, fidèle et inattendue.
Pour moi, c’est précisément cela, le travail du biographe, ce travail que personne ne voit : rendre audible une voix, rendre une histoire lisible, et permettre à des souvenirs épars de devenir enfin un livre.
